Comment les économistes réchauffent la planète
Économie politique
Économie politique du changement climatique
Économie de l'environnement et du changement climatique
Sociologie des sciences économiques
Économie politique de l'environnement
Épistémologie de l'économie
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Résumé
Enquête critique sur le rôle du discours économique dominant dans le blocage des politiques climatiques. Pottier montre comment la figure de l'Économiste — avec ses outils conceptuels (analyse coût-bénéfice, réchauffement optimal, marché carbone, taux d'actualisation) — a entravé pendant plus de vingt ans l'action internationale contre le changement climatique. L'auteur déconstruit les jeux d'évocation entre théorèmes mathématiques abstraits et affirmations générales sur la bienfaisance des marchés, et révèle comment le fondamentalisme de marché nourrit le climato-scepticisme. Il propose en conclusion de recentrer l'économie sur les réalités biophysiques.
📄 Extraits (29)
Le discours économique n'opère que dans une sphère des idées qui surplombe le réel sans jamais l'atteindre. Les concepts économiques, comme ceux de coûts de réductions d'émissions, de marché mondial, de gains à l'échange, sont des abstractions. Raisonner avec ces concepts permet certes de construire un monde idéal où tout fonctionne à merveille. Mais, pour y parvenir, il faut oublier tous les détails qui font la spécificité de chaque situation réelle.
Certains pays d'Europe de l'Est ont même pu choisir leur année de référence : ils ont en toute logique choisi l'année où leurs émissions étaient les plus élevées.
La structure des pouvoirs dans l'Union européenne conduit la Commission à se fonder préférentiellement sur des mécanismes de marché.
Ces points de rupture sont particulièrement délicats à prendre en compte dans toute tentative de prévision, car, par définition, ils ne se laissent pas facilement modéliser. Ils rendent donc également très incertaine toute description précise du climat futur. Ces mauvaises surprises sont d'autant plus probables que le réchauffement sera fort. Autrement dit, plus le changement climatique est important, plus le futur est inconnu.
Or des étés aussi chauds seront communs dès 2050. Cela signifie qu'il y aura régulièrement dans l'Hexagone des canicules bien plus fortes que celles de 2003. Les canicules ne seront pas les seules à être plus nombreuses : il y aura aussi davantage de sécheresses, de tempêtes, ou d'inondations selon les lieux. Cette multiplication d'événements extrêmes s'observe d'ailleurs aujourd'hui, signe que les dégâts du réchauffement climatique sont déjà là.
Ces impacts du réchauffement toucheront tous les pays, Nord et Sud, développés comme non-développés. Mais ils seront inégalement distribués. Certains pays industrialisés, comme le Canada ou la Russie, pourraient bénéficier du réchauffement climatique, si celui-ci reste modéré (entre 2 et 3 °C). Au contraire, les pays pauvres devraient souffrir le plus, alors qu'ils sont les moins responsables du changement climatique (ils n'émettent quasiment pas de gaz à effet de serre).
Pas tous cependant, car certains sont déjà couverts par le protocole de Montréal. Ce qui montre que des gaz à effet de serre peuvent très bien avoir des régulations différentes (et donc des « prix » distincts) s'ils ont d'autres caractéristiques que leur équivalent carbone.
Un fossé se creuse entre les actions et les objectifs déclarés d'évitement du changement climatique. Malgré les prises de position combatives des uns et des autres, et quelques tentatives timides pour agir, force est de constater que les promesses ne sont pas suivies d'effet. La mobilisation contre le réchauffement est relativement forte en parole, mais c'est tout : la transformation des manières de produire et de consommer est insuffisante pour diminuer les émissions au niveau mondial.
J'ai choisi ici de présenter un obstacle moins visible mais déterminant : le « discours économique ». Par ce terme un peu abstrait, je veux désigner les éléments fondamentaux de vision du monde propres à la théorie économique dominante, déployés sur la question climatique grâce aux modes de raisonnement spécifiques des économistes. Or, le discours économique est une cause majeure de l'incapacité collective à réduire les émissions de gaz à effet de serre.
Le discours économique a ralenti la mise en place des politiques climatiques, en bloquant la prise de conscience, en minorant la gravité du problème, en proposant des moyens inadaptés. Loin d'être, comme il le prétend, une aide à l'action ou un conseil éclairé sur ce qu'il faudrait faire, il a entravé l'action contre le changement climatique.
La science économique étant en effet le produit d'un champ hautement diversifié, il n'est pas de « critique » de ses présupposés ou de ses insuffisances qu'elle n'ait elle-même exprimée. Pareille à l'hydre de Lerne, elle a tellement de têtes différentes qu'on peut toujours en trouver une qui a déjà soulevé, plus ou moins bien, la question que l'on essaie de lui poser et toujours une – pas nécessairement la même –, à qui l'on peut emprunter des éléments pour y répondre. Ses contradicteurs sont ainsi condamnés à apparaître comme ignorants ou injustes.
En trente ans, s'est accumulé autant de CO2 dans l'atmosphère que dans les deux siècles précédents. La température moyenne du globe augmente en parallèle mais avec retard. L'année 2015 est ainsi la plus chaude jamais enregistrée : la température a atteint cette année-là 1,2 °C au-dessus du niveau préindustriel.
Cette plaisanterie illustre la complexion propre à l'Économiste : un ingénieur et un Économiste flânent. L'ingénieur aperçoit un billet de cent euros par terre et le dit à l'Économiste, qui répond : « Impossible, quelqu'un l'aurait déjà ramassé. »
L'analyse coût-bénéfice et la recherche d'un réchauffement optimal étendent au maximum le rôle de l'Économiste, jusqu'au point où elles renversent les rapports de force entre les savoirs d'une part, et la prise de décision d'autre part. L'Économiste devient le référent central du calcul, celui qui coordonne, organise et pondère les différents savoirs dans un même cadre, le cadre de l'évaluation monétaire.
La politique climatique n'est alors qu'un aspect d'une question plus générale : à quel moment faut-il disposer de plus de consommation ? Faut-il épargner plus aujourd'hui pour consommer plus demain, ou le contraire ? Quelle richesse transmettre dans le futur ? Réduire les émissions, limiter le réchauffement climatique, est ainsi vu comme un investissement pour le futur, qui doit avoir le même taux de rendement que les autres investissements réalisés.
Voulant faire disparaître l'arbitraire par la rigueur du calcul, il se fait lui-même arbitre.
La valeur très faible des dommages est une conséquence de la structure de l'économie : les secteurs non exposés aux dommages représentent 87 % du PIB. A contrario, les secteurs très exposés, où se concentrent principalement les dommages, ne représentent que 3 % du PIB. Le calcul ne peut donc donner qu'avec difficulté des dommages au-dessus de 3 %.
Bien que l'auteur considère que le législateur n'a pas compris la logique de l'Économiste, on peut tout aussi bien prendre le point de vue opposé : l'Économiste ne comprend pas ce que fait le législateur.
L'Économiste estime les dommages non-marchands en les convertissant en pertes de production : la valeur d'un dommage est celle de la hausse de consommation qui le compenserait. Cette substituabilité entre chaque aspect de l'existence et la consommation autorise à tout ramener à des pertes de production. Implicitement, la consommation marchande est considérée comme un baume guérissant toutes les souffrances, témoignage de la vision réductrice à l'œuvre dans les méthodes de l'Économiste.
Nordhaus n'est cependant pas satisfait du choix de l'objectif. Cet objectif lui paraît être déterminé de manière tout à fait arbitraire, sur la base de préjugés. L'arbitraire de l'objectif entache toute l'analyse. Idéalement l'objectif doit être un résultat du calcul lui-même, une solution à la pondération des coûts et des bénéfices des émissions de gaz à effet de serre. Pour Nordhaus, l'avancée de la connaissance passe donc par l'analyse coût-bénéfice et la recherche d'un objectif optimal. Seule cette détermination de l'objectif par le calcul économique est « scientifique ».
Embarqué dans sa recherche de l'optimum, l'Économiste a fait le vide autour de lui et ne peut compter sur aucune aide extérieure. Sa position centrale le laisse seul aux prises avec ses propres préjugés.
L'ampleur de ces rejets les amène à s'intéresser à leurs conséquences. Ils remarquent ainsi que l'augmentation du CO2 dans l'atmosphère, directement liée à la combustion des énergies fossiles, pourrait, selon la science de l'époque, provoquer des changements climatiques affectant la Terre entière. Voilà qui, aujourd'hui, ne nous surprend guère. Mais, pour l'époque, le résultat n'est pas banal. Le changement climatique n'est étudié que par quelques personnes et une communauté de spécialistes ne se formera qu'une décennie plus tard. La mention du changement climatique, la première, à ma connaissance, dans un article d'économie, est ainsi une véritable prouesse. Qui plus est, elle ne résulte pas d'une coïncidence fortuite, d'une prescience ou d'une intuition, mais d'une analyse déductive rigoureusement conduite.
Contrairement à l'approche standard qui voit dans la pollution un défaut périphérique du système d'allocation des ressources par les décisions individuelles et les prix, la pollution est centrale chez Ayres et Kneese parce qu'elle est inhérente à l'activité économique.
Au regard de ces chiffres, force est de constater qu'il y a plus d'énergie fossile qu'il n'est possible d'en brûler pour préserver le climat. Si toute l'énergie fossile était utilisée et rejetée sous forme de CO2 dans l'atmosphère, le réchauffement climatique serait considérable. La principale contrainte qui pèse sur l'exploitation des énergies fossiles n'est pas une limite géologique de disponibilité mais une limite fixée par le climat.
L'approche métabolique amène ainsi à conclure que limiter le réchauffement climatique à 2 °C devrait conduire nécessairement à ne pas exploiter des gisements d'énergie fossile déjà connus : un tiers du pétrole, la moitié du gaz et les quatre cinquièmes du charbon, parmi les réserves actuelles, devront rester inexploités jusqu'en 2050.
Le succès même de la lutte contre le changement climatique pourrait achever de déstabiliser un système financier mondial déjà bien fragilisé par des montagnes de dettes. Espérons que nous saurons dépasser les insuffisances du discours économique pour faire face avec lucidité à ce dilemme.
Malheureusement, elle a été assez tôt marginalisée dans la discipline économique, après la publication du rapport du Club de Rome (1972), qui s'en inspirait. Les conclusions de ce rapport, défavorables à la croissance économique, ont en effet discrédité cette approche aux yeux de l'Économiste, qui lui a préféré des formalisations plus conciliantes avec la justification suprême du système économique.
Face au changement climatique, l'Économiste raisonne dans un monde théorique, spécialement réordonné pour ne tenir compte que des caractéristiques du problème telles qu'il les perçoit. Il ne considère ainsi le système productif que sous l'angle des réductions et de leur coût, oubliant tout le reste. En revanche, l'approche métabolique des relations économiques, en retraçant l'origine des émissions, questionne non seulement les modes de production mais aussi les modes d'usage.
La tribune la plus révélatrice pour mon propos est peut-être celle de Roger Guesnerie, « Le "dictateur bienveillant" et le climat », Le Monde, 24 juin 2015 : la solution optimale de l'Économiste est placée sous le patronage d'un « dictateur mondial bienveillant », manière d'en rappeler les présupposés. Cela conduit l'honnête Roger Guesnerie à reconnaître que cette solution est impraticable et qu'il faut multiplier les initiatives locales.
💬 Citations (5)
Implicitement, la consommation marchande est considérée comme un baume guérissant toutes les souffrances, témoignage de la vision réductrice à l'œuvre dans les méthodes de l'Économiste.
« Impossible, quelqu'un l'aurait déjà ramassé. »
La principale contrainte qui pèse sur l'exploitation des énergies fossiles n'est pas une limite géologique de disponibilité mais une limite fixée par le climat.
Le « schisme de réalité » fabrique ainsi indirectement l'inaction.
La solution optimale de l'Économiste est placée sous le patronage d'un « dictateur mondial bienveillant », manière d'en rappeler les présupposés.
📝 Note interne
Éditions du Seuil, collection Anthropocène